Incroyables et Merveilleuses : quand les « r » n’étaient plus à la mode et les robes étaient… légères !

Après la Révolution française et la période d’instabilité politique qui s’ensuivit, la mode a parallèlement connu quelques périodes un peu loufoques avant de se fixer sur la ligne directrice générale des longues robes à la taille haute.

Les modes avaient en effet eu tendance à se simplifier au fur-et-à-mesure de l’avancement de la Révolution. Après la Terreur et avec l’avènement du Directoire en 1795, c’est la jeunesse dorée française qui fait preuve de créativité pour réinventer la mode après une période de relative austérité. Les signes ostentatoires de richesse n’étant pas exactement vus du meilleur œil jusque là si vous voyez ce que je veux dire.

Mais loin de se laisser abattre, cette jeunesse fortunée décide de réagir contre l’idéal républicain et s’invente un nouveau Code du Bon Ton pour marquer sa singularité. C’est ainsi que son nés les Incroyables et les Merveilleuses, une des nombreuses drôleries de l’Histoire de la Mode.

Dans cet article, je vous propose un tour d’horizon des tendances de le mode et de la coiffure sous le Directoire. Je ne cherche pas l’exhaustivité et je me contrerai uniquement sur quelques points intéressants selon moi. Vous trouverez les références en bas de l’article.

Anatomie d’un Incroyable

Mais qui sont ces jeunes gens fortunés qui s’habillent de manière si étrange ?

L’incroyable est un jeune homme à l’allure reconnaissable entre mille. Il porte les cheveux tombant en boucle sur les tempes et qu’on nomme « oreilles de chien ». A l’arrière de la tête, ses cheveux sont relevés avec un peigne en écaille pour former une sorte de chignon et dégager la nuque comme un condamné à la guillotine.

Les Incroyables portent des redingotes plus courtes que les redingotes traditionnelles, avec de très larges revers et une cravate (entendez col blanc noué autour du coup) énorme qui cache leur menton. On les nomme d’ailleurs des cravates « écrouélliques », comme si leur objectif était de cacher les fistules purulentes associées à la maladie des écrouelles.

Les chaussures sont des bottes à revers en cuir mou ou bien une sorte de chaussure plate qui ne couvre que les orteils. Dans les deux cas, leurs souliers sont pointus et dit « à la poulaine » comme les chaussures médiévales dont elles s’inspirent. Ils aiment se parer d’un monocle pour s’inventer une myopie, peut-être un symbole de leur façon différente de voir le monde.

Deux beaux spécimens d’Incroyables : longues boucles autour du visage et cheveux relevés à l’arrière, cravate qui remonte jusqu’au menton, redingotes à revers large, « pouvoir exécutif » à la main, lorgnon et chaussure pointues.

Aux oreilles, ils portent parfois des anneaux de pirate. Sur la tête, ils portent d’immenses chapeaux à claque, « en bateau » ou bien un bicorne. Ils ne sortent jamais sans un gourdin, parfois lesté, qu’ils appellent leur « pouvoir exécutif » et qu’ils utilisent volontiers pour rosser du Jacobin (pro-République).

Alexandre Aubert se moque de l’apparence de ces Incroyables dans Le Boeuf à la Mode, publié en 1793 :

Cheveux tombants sur les oreilles, cravate démesurée semblant cacher un double menton, redingote à grand col lui donnant une allure bossue, souliers pointus « à la poulaine », on a ici une jolie caricature d’Incroyable !

[…] Maintenant l’on voit un homme bien fait
Sous l’habit carré paraît mal fait
Culotte tombant à demi-molet
Et chaussure qui l’incommode
Son menton caché d’un large mouchoir
Qui dans un repas lui sert de bavoir […]

Le bœuf à la mode, ou le costume, ou les caricatures du jour – Alexandre Aubert, 1793

Quand la lettre « r » n’est plus à la mode

Au-delà de leurs choix vestimentaires, les Incroyables se démarquent également par leur façon de parler. Eh oui, à chaque génération son appropriation du langage. Nous n’étions pas plus rebelles dans les années 90 avec notre « verlan » que la jeunesse après la Révolution.

En effet, le « r » est tombé en désuétude dans la bouche des Incroyables, ou devrait-on plutôt dire des « Incoïables ». Cela leur permet de se donner un air de fausse fatigue qui les empêcherait de prononcer toutes les lettres des mots. Car oui, cette jeunesse dorée est absolument épuisée !

Un Incroyable à la fière allure sur la glace. Pierre Delafontaine par Bertrand Andrieu, 1798

Parler le français sans prononcer les « r » semble être une manière terriblement compliquée de se rendre original. Pourtant, l’on pouvait les entendre s’exclamer « C’est incoïable, ma paole supême, ma paole victimée, c’est hoïble, en véité ! ». Ces exclamations permanentes sont d’ailleurs à l’origine de leur nom d’Incroyables et de la lassitude de certains de leurs concitoyens.

Les critiques et caricaturistes s’en donnent à cœur joie

A toute forme d’originalité son lot de critiques. Dans un article de 1785, Le journal de Paris nous donne son avis sur la façon de parler des Incroyables :

Il se manifeste dans l’espèce humaine un abâtardissement sensible. Les jeunes infortunés qui en sont atteints évitent les consonnes avec une attention extrême. Leurs lèvres paraissent à peine se mouvoir, et, du frottement léger qu’elles exercent l’une contre l’autre, résulte un bourdonnement confus […]

Journal de Paris – 11 juillet 1795

On dirait presque un article écrit par un vieux réac’ qui ne comprend pas les jeunes d’aujourd’hui. « Non parce qu’avec leur Tik Tok là ils sont de plus en plus bêtes les jeunes de nos jours ».

De son côté, Poirier le boiteux nous fait savoir ce qu’il pense de ces énergumènes dans un petit pamphlet satirique où il bitch aussi les Merveilleuses, comme ça pas de jalouses. Pour lui, les Incroyables ne sont que de beaux-parleurs mal habillés et de mauvaise amants à la « badine ployable », si vous saisissez l’idée.

Quand ils jurent en verité,
Leurs discours sont, à notre gré,
Fadaises déplorables, eh bien […]


Quand ils disent pa’ole’ d’honneur,
Ce sont là les plus grands menteurs,
Tous venteurs inconcevables, eh bien […]

Je crois que, s’ils sont amoureux,

Ils ne sont pas trop vigoureux,
Leur badine est ployable, eh bien […]

Le portrait des Incroyables – Poirier le Boîteux
Une Merveilleuse au centre avec sa robe transparente et près du corps, son châle et sa coiffure à la grecque. Vous ne manquerez pas de reconnaître un Incroyable avec ses monocles de faux myope à gauche de l’image.

La mode féminine à la sortie de la Révolution

En face de ces Incroyables à l’allure presque caricaturale, les dames aussi s’inventent une apparence bien particulière après la période gouvernée par la pudeur et le modestie traversée jusqu’ici. Elles vont alors chercher l’inspiration dans le vestiaire de l’Antiquité et l’on assiste à une sorte de renaissance de la mode antique.

Les robes sont longues, légères et traînantes, on en ramène les plis sur le bras droit à l’heure de la promenade. Pour compenser la légèreté de ces robes on les agrémente d’immenses châles et de spencers (gilets courts qui s’arrêtent sous la poitrine).

Comme ces robes ne permettent pas d’avoir des poches, on ne peut désormais plus sortir sans s’équiper d’un indispensable sac que l’on nomme balantine ou réticule. Le réticule se transforme rapidement en « ridicule », en témoigne la première gravure ci-dessous. Sur la tête, les dames à la mode portent des chapeaux aux formes très variées, ornés d’une aigrette (appelée esprit) ou d’une plume tombante :

La plupart des élégantes se coupent les cheveux pour se coiffer « à la sacrifiée » ou « à la victime », c’est-à-dire les cheveux coupés très courts à l’arrière de la tête et ramenés sur le front en touffes bouclées et désorganisées. L’idée est d’imiter la coiffure des condamnées à la guillotine, rasées pour dégager leur nuque. Ce type de coiffure courte prendra plus tard le nom de coiffure « à la Titus » ou « à la Caracalla », entre autres, pour suivre la renaissance de la mode antique.

La mode comme hommage aux victimes guillotinées

Mais comme on aime aussi les cheveux longs, les perruques font fureur en parallèle. Des perruques blondes frisottées à la Bérénice ou nattées en anneau de Saturne, généralement confectionnées à partir des cheveux des victimes de la guillotine. Il faut voir cela comme un « hommage » aux guillotinées. Quelque peu morbide, certes.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul hommage aux victimes auquel on peut assister à l’époque. Des bals des victimes font leur apparition vers 1795. Seuls ceux qui ont perdu un parent ou un descendant sur l’échafaud ont le droit d’y assister. Les femmes y sont généralement vêtues « à la désespérée » et portent une fine écharpe rouge autour du cou : symbole sanglant de la marque du couperet.

Quand l’actualité fait la mode

Les modes capillaires et vestimentaires évoluent très rapidement à cette époque. C’est pour cette raison que je ne m’attaque pas à un panorama complet des modes de l’époque mais plutôt à certains aspects intrigants. La mode après la Terreur est un enchaînement de nouvelles obsessions, souvent liées à l’actualité et aux dernières lubies du peuple.

Un ambassadeur chinois arrive à Paris ? On invente aussitôt la coiffure « à la chinoise ». Un rhinocéros arrive au Jardin des Plantes ? On inaugure les bonnets « à la rhinocéros ».

Rhinocéros. Wermer, 1819.

Pour suivre cet afflux constant de nouveautés et rester à la pointe des modes, les dames peuvent se fier à des revues comme le Cabinet des Modes ou le Journal des Dames et des Modes, créés respectivement en 1785 et 1798.

Mais au final, si l’on doit donner une ligne directrice générale de la mode féminine à cette époque on peut retenir la longue robe blanche à taille haute, l’inspiration antique et les coiffures soit très courtes, soit perruquées de blond.

Et les Merveilleuses dans tout ça ?

Les merveilleuses, quant à elles, adoptent une variante de ces modes de l’époque mais poussées à l’extrême.

Elles se montrent en public à demi-nues et sont vêtues de longues robes blanches à l’athénienne, en étoffe diaphane. Elles se font largement remarquer par leur certaine absence de pudeur, ce qui donne lieu à des anecdotes comme celle de M. de Talleyrand qui envoya une feuille de vigne dans un petit coffret d’ébène à Madame Tallien et Madame Récamier après les avoir vues dans une tenue pour le moins… légère.

Il y a même des tenues « à la sauvage » qui consistent en un justaucorps de gaze claire et un pantalon moulant en soie, couleur chair. C’est plutôt minimaliste.

Dans une revue de l’époque on peut lire qu’une Merveilleuse portait un « juste-au-corps est échancré savamment, et que sous une gaze artistement peinte, palpitaient les plus beaux seins du monde.

Madame Tallien et Joséphine de Beauharnais dansant nues pour Barras. On aperçoit un Napoléon curieux qui soulève le rideau. Caricature de James Gillray, 1805

Thérésa Tallien, Juliette Récamier et Joséphine de Beauharnais (oui, la Joséphine de Napoléon) forment « les 3 grâces », trois Merveilleuses qui influenceront durablement le goût pour l’antique du début du 19ème siècle.

Madame Tallien par François Gérard. Circa 1804.

La dernière fois que j’ai vu [Madame Tallien], cette merveille portait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l’antique et rattachée sur les épaules avec deux camées. Une ceinture d’or serrait sa taille et était également fermée par un camée. Un large bracelet d’or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Sur ses belles et blanches épaules était un superbe shall de cachemire rouge drapé autour d’elle d’une manière gracieuse et pittoresque. Les cheveux d’un noir de velours courts et frisés tout autour de la tête complétaient adorablement ce ravissant tableau.

Gazette des Merveilleuses, 29 novembre 1797.

Dans un souci de plus grande liberté de mouvement, Madame Tallien lance la mode de la jupe fendue jusqu’au dessus du genou. Pour parfaire l’allure inspirée de l’Antiquité on porte des cothurnes (sandales) et l’on n’oublie pas de se coiffer en copiant les statues grecques. Les Merveilleuses sont riches et portent des bijoux somptueux jusqu’ici cachés dans les tiroirs en attendant un climat politique plus clément. Le luxe s’affiche, la bourgeoisie n’a plus peur.

Une interprétation de l’allure de Madame Tallien vêtue d’une robe fendue de son invention. Cette gravure date probablement des années 1830-40 au vu du style et de la taille de la robe placée bien plus bas que sous l’Empire.

Nous avons terminé ce petit morceau d’Histoire de la mode sous le Directoire. J’espère que vous aurait trouvé cet article intéressant et apprécié le travail de recherche fourni. Si vous aimez le côté insolite de la grande Histoire, vous aimerez peut-être mes autres articles sur l’histoire macabre de la couleur verte ou encore cette routine capillaire authentique de 1828.

Références de l’article

Amusidora

Hello ! Moi c'est Claire. Eternelle curieuse, je suis passionnée d'Histoire de la mode et d'histoires insolites, toujours en quête de nouvelles choses à apprendre (et souvent difficiles à placer en soirée, certes). J'adore me plonger dans de vieux livres d'époque et je collectionne aussi de vieux papiers et des revues anciennes. Mes sujets de prédilection ? La première moitié de XIXème siècle et la période Art Déco, mais pas uniquement. Je partage ici mes trouvailles pour tous les curieux qui voudront bien passer un moment sur ce blog.

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