L’histoire macabre de la couleur verte

Aujourd’hui nous allons parler d’histoire morbide de la mode et plus précisément de l’histoire des colorants verts. Je vous promets qu’après avoir lu cet article vous ne verrai plus vos vêtements verts de la même manière.

Alors parlons du vert, couleur de la nature, des feuilles, de certains oiseaux tropicaux… et de l’arsenic.

Origine du pigment vert

Parlons arsénite de cuivre plus précisément. En 1778, Carl Wihelm Scheele, chimiste germano-suédois, inventa un pigment vert à partir d’une mixture de potassium, d’arsenic blanc et de cuivre. Le résultat est l’arsénite de cuivre sous forme de poudre verte tirant sur le jaune qui s’appelle sans grande originalité le « vert de Scheele ».

Avant cela, le vert était une couleur obtenue à partir d’un mélange de teinture bleu-vert et de teinture jaune mais la teinture naturelle jaune n’était pas résistante au soleil, il était très difficile de conserver longtemps une belle couleur verte. Notez qu’il s’agissait de teinture et non de pigments. Les pigments, à l’inverse des teintures, sont insolubles dans l’eau et donc appliqués différemment sur les tissus.

Veste vert de Scheele – Journal des Dames et des Modes, 1797

En 1814, une variante plus concentrée du pigment de Scheele fût développée en Allemagne et nommé « vert de Schweinfurt » (ville de son invention) ou « vert émeraude ». Ce vert avait des noms changeants selon les pays, en France on l’appelait plutôt le « vert anglais » tandis qu’en Angleterre et aux Etats-Unis on le qualifiait de « Paris green ».

Quelle que soit sa dénomination, ce colorant vert fût rapidement adopté et produit en masse pour diverses applications, notamment dans la peinture, les papiers peints, les gravures de mode, le tissu pour les robes et l’ameublement mais aussi dans les bonbons, emballages de bonbons ou pour décorer les jouets pour enfants. Sachant que ce vert est obtenu à partir d’un composé arsenical, on comprend rapidement quels types de problèmes peuvent s’ensuivre…

Une société qui voit vert : les dangers de l’arsenic

Une vague verte a balayée l’Europe avec le développement de ce nouveau pigment mais cette vague fût également accompagnée d’une série d’empoisonnements à l’arsenic à divers degrés. Des pièces entières furent retapissées avec des papiers peints verts qui provoquaient des nausées, douleurs, sensations de faiblesses et étourdissements aux adultes et enfants qui s’y trouvaient pendant une durée prolongée :

Un chef de famille, occupant une pièce tapissée avec un papier au vert arsenical, se plaignait souvent de douleurs erratiques dans le cou et dans la poitrine, d’une toux sèche, et de faiblesse générale ; il maigrissait sans qu’aucun signe stéthoscopique rendît compte de cet état. En mai 1843, il fut obligé de s’aliter ; il était atteint d’une dysenterie avec selles sanguinolentes, et d’une faiblesse paralytique des membres inférieurs. Chez sa femme, il se développa des accidents semblables du côté de la poitrine, avec amaigrissement, accélération fébrile de la circulation, qui firent craindre une phthisie. – Des Différentes sortes d’accidents causés par les verts arsenicaux employés dans l’industrie, Emile Beaugrand, 1859.

Femme en train de faire de la broderie dans une pièce baignée de vert – Georg Friedrich Kersting, 1812. Rien qu’en regardant cette pièce on a du mal à respirer 🙂

Les gourmands étaient également sujets à l’empoisonnement car le vert arsenical étaient utilisé comme colorant pour les bonbons et leurs emballages. L’ingestion de ces bonbons provoquait de violentes nausées et diarrhées, voire même la mort selon la quantité d’arsenic utilisée. Ces empoisonnement étaient surtout dû aux manques de connaissances des confiseurs à propos des dangers des colorants verts arsenicaux. Et parfois, on est en droit de se demander ce qui est passé par la tête de certains confiseurs :

Des recherches furent faites par les soins de l’autorité chez les confiseurs : on découvrit de semblables pastilles [vertes et bleues] chez un sieur M.-V. B., on apprit que le confiseur les avait préparées avec une couleur verte qui lui avait été remise par un peintre en bâtiments qui ignorait les propriétés toxiques de cette matière colorante.

Le vert arsenical dans la mode

Au-delà de la décoration intérieure et des confiseries, le vert arsenical a fait son entrée dans le monde de la mode où il fût énormément porté. Robes, châles, chaussures, gants, tous les accessoires ont eût leur teinte vert arsenic à un moment donné. Cependant, porter un vêtement vert comportait quelques risques car le contact avec l’arsenic provoque des irritations sévères et même des pustules sur la peau.

La quantité d’arsenic présente dans une robe verte était souvent suffisante pour tuer tous les invités d’un bal. Les serre-têtes ornés de feuillages et fleurs artificielles représentaient aussi un danger non négligeable et certains pouvaient contenir une quantité suffisante d’arsenic pour tuer vingt personnes.

En 1871, une dame ayant acheté une boîte de gants de couleur verte dans une maison connue et respectable fût horrifiée de constater que ses mains étaient couvertes des pustules après les avoir portés. Cela se produisant lorsque la teinture n’était pas scellée, la transpiration des paumes pouvait alors causer un transfert de l’arsenic dans la couleur sur la peau.

Journal des Dames et des Modes, 1815 – Collection personnelle

Au fil de mes recherches sur le sujet, je me suis rendue compte que j’avais plusieurs gravures de mode à l’arsenic dans ma collection personnelle sans le savoir. Ici, vous pouvez voir une gravure issue du Journal des Dames et des Modes de 1815 présentant une dame vêtue d’une redingote en velours vert.

Au vu de la date de 1815 et de la teinte du vert, j’ai l’impression qu’il s’agit davantage du vert de Scheele que du vert de Schweinfurt qui était un peu plus foncé et bleuté. Et comme les peintures utilisées pour colorer ces gravures de mode à la main contenait le même composé arsenical que pour colorer les tissus, me voilà donc l’heureuse détentrice d’une gravure de mode à l’arsenic.

Le Bon Ton, 1857 – Collection personnelle

Sur cette autre gravure de mode de 1857 issue du Bon Ton, on peut voir une jeune femme en « sous-vêtements » c’est-à-dire chemise, corset et jupon, entourée de différents ornements à porter sur la tête. Certains de ces ornements présentent des rubans verts et de faux feuillages verts qui a l’époque aurait typiquement été poudrés à l’arsenic. Cette brave jeune fille regarde du côté du chapeau bleu et elle a peut-être raison si elle tient à la vie.

Les ouvrières de l’arsenic

Le danger de ces serre-têtes empoisonnés n’était pas uniquement pour celles qui les portaient mais aussi pour les « fleuristes » qui les confectionnaient. Les ateliers de fabrication de ces feuillages artificiels étaient peuplés de jeunes filles frêles aux mains rongées par l’arsenic à force de poudrer des feuilles en vert arsenical à longueur de journée.

Les ateliers de fleuristes étaient les seuls ateliers où l’on ne voyait pas de souris ni de chats pour les chasser, la poudre d’arsenic sur le sol étaient mortelle pour eux aussi.

La tristement célèbre histoire de Matilda Scheurer, jeune fleuriste londonienne de 19 ans, nous montre les effets ravageurs de la poudre d’arsenic que ces ouvrières respiraient à longueur de journée. Dans ces dernières heures en 1861, Matilda se mit à vomir vert, le blanc de ses yeux étaient devenu vert et peu avant sa mort elle se mit à convulser et à baver de manière incontrôlable.

Des dangers connus mais ignorés

Mais que faisait l’inspection du travail ou son équivalent me direz-vous ? Les dangers de l’arsenic étaient connus mais le vert étaient partout et continuait à être en vogue. Au cours du XIXème siècle, plusieurs médecins ont tiré la sonnette d’alarme sur les conditions de travail des « fleuristes » et des ouvriers au contact du vert arsenical mais sans grand résultat.

Le problème était qu’il n’y avait pas de pigments alternatifs au vert arsenical et que les femmes riches étaient prêtes à supporter quelques irritations pour pouvoir porter cette couleur, qu’importe si cela impliquait que des ouvrières mirent leur santé en danger pour confectionner leurs accessoires.

Ce n’est que dans les années 1870-80 qu’un nouveau pigment vert plus sain, le vert cobalt, fît son apparition et que le vert pu devenir une couleur presque comme les autres. Car la couleur vert continue d’être entourée de superstitions et d’une sorte d’aura mystique, notamment pour les vêtements. Elle est par exemple très peu utilisée au théâtre car elle porterait malheur, elle est aussi peu appréciée dans les maisons de haute couture comme chez Chanel car les couturières n’aiment pas travailler avec cette couleur. De plus, dans l’imaginaire collectif le vert conserve certaines connotations négatives. On peut être vert de rage ou de jalousie et c’est aussi une couleur utilisée pour représenter une personne malade ou nauséeuse.

Une chose est certaine, l’histoire de la couleur verte est tout à fait fascinante et nous rappelle que nous avons la chance de vivre dans un monde où les dangers de l’arsenic, du mercure, du plomb et autres métaux lourds sont connus et relativement contrôlés.

Alors, la prochaine fois que vous porterez un vêtement vert, rappelez-vous que c’est une couleur qui revient de loin.

Sources

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *